
Remporter un trail de 55km pieds nus ou presque ? Et pourquoi pas ! Laurent a beaucoup bourlingué avant de découvrir récemment le running en sandales. Au-delà du plaisir pris à courir autrement, c’est une révolution sensorielle et (quasi) philosophique qui s’est opérée en lui…
Chapitre 1 — Anatomie d’une révélation !
« Born to Run » m’a permis de relier les mots lenteur, instant présent, simplicité
Courir en sandales ! Mon beau frère avait acheté une paire de ces drôles de chaussures il y a un peu plus d’un an. J’étais jaloux. Généralement, c’est plutôt moi l’original de la tribu.
Et puis il y a eu Born to Run, le livre de Chris Mc Dougall qui m’a touché – comme beaucoup d’autres – de plein fouet et qui m’a permis de relier plusieurs détails de ma vie, à la manière de ces dessins pour enfants ou l’on relie les petits points…

Ce livre m’a permis de relier les mots lenteur, instant présent, simplicité. Des mots et plus encore des notions qui devenaient de plus en plus présentes dans ma vie, sans vraiment que je puisse leur donner une unité.
Cette unité, j’allais la trouver grâce à ces sandales. Car ces sandales ont fait remonter en moi des souvenirs d’adolescent lorsque mon premier entraineur m’offrait la collection complète de Spiridon (la toute première revue de course à pied en Europe) en noir et blanc. Je la dévorais. C’est en lisant Spiridon que j’ai entendu parler pour la première fois de ce peuple indien vivant au Mexique, les Taharumaras. Bruce Tulloh, un champion des années 1970, était parti à leur rencontre et ses récits m’avaient fasciné.
Les sandales m’ont forcé à ralentir, à être plus attentif à ma foulée, à mieux courir…
Quelques années plus tard, c’était au tour de Zola Budd d’entrer dans ma vie de coureur… J’étais irrésistiblement attiré par sa façon de courir pieds nus. Au début des années 80, je battais le record départemental du 3000m plat cadet, sans pointes : je me sentais Zola !

Il a fallu de nombreuses années (et de nombreuses paires de chaussures) avant de retrouver en moi cet effet Zola. Il était toujours là, enfoui. Il resurgissait l’été, quand, sur la plage ou sur les petits chemins des îles où je passe mes vacances (Belle Ile, Noirmoutier), j’enlevais mes chaussures pour me sentir plus à l’aise, pour ralentir mon allure et finir mes entrainements heureux.
Elles sont arrivées des Etats Unis, il y a un peu plus d’un mois et depuis je ne les quitte plus. J’ai retrouvé cette joie enfantine de courir, cette envie irrésistible de m’évader sur les chemins environnant me sentant libre et léger.
Mes nombreuses expériences avec des chaussures de plus en plus minimaliste (Brooks pure flow, Merrel et enfin Five fingers) avaient renforcés mes tendons, mes articulations : la transition s’est donc faite naturellement et rapidement.
J’ai même réussi à les glisser aux pieds de ma femme, Vincianne, qui apprécie de plus en plus nos sorties en mode indiens comme elle aime les décrire.
Ces sandales m’ont forcé à ralentir, à être plus attentif à ma foulée, à mieux courir. Surtout, elles m’ont permis de retrouver ce sourire et même parfois ce rire qui jamais ne devrait nous quitter quand nous courons. Le plaisir de courir a pris chez moi une nouvelle signification.
Au delà de la course, ces sandales ont déclenché en moi une réaction en chaîne encore plus profonde. Lao Tseu écrivait : « Un voyage de Mille Lieues commence toujours par un petit pas en sandale. »
Chapitre 2 — Remporter un trail de 55km en sandales, oui, c’est possible !
Chemins boueux, pas mal de cailloux, d’ornières. Je glisse. Je dois adapter ma foulée, la réduire sans cesse…
« Au début ils t’ignorent, ensuite ils se moquent, puis ils te combattent et à la fin tu gagnes » : cette phrase de Gandhi pourrait un peu résumer le Trail de Bercé (55km) que j’ai remporté récemment.
Nous étions arrivés avec Vincianne à la dernière minute, faute d’avoir bien étudié le lieu exact de la course. Départ à 9h : juste le temps de m’inscrire, d’accrocher le dossard, de me rendre compte que mon Garmin n’avait pas rechargé durant la nuit. Et je me retrouvais sur la ligne pour le petit briefing d’avant course.
Je sentais bien tous les regards tournés vers mes pieds. J’essayais de me faire discret, mais un coureur s’approcha de moi pour me dire : « Tu ne vas quand même pas courir comme cela ? » Difficile de lui expliquer en quelques minutes. Il ne m’en laissa d’ailleurs pas le temps, préférant égrener plusieurs arguments pour me dire qu’il trouvait cela stupide. Le départ donné m’épargnera une justification…
Comme lors de toutes les courses, le tempo est d’emblée rapide. Un petit groupe de coureurs se forment en tête. Fidèle à ma nouvelle façon de courir, j’écoute mes pieds ! C’est leur contact avec le sol – juste séparé par une fine membrane – qui rythme mon allure : elle doit être aisée, légère. Le chemin est encore long.
Le parcours (lors des premiers kilomètres) est assez difficile : chemins boueux, pas mal de cailloux, d’ornières. Je glisse. Je dois adapter ma foulée, la réduire sans cesse.
Même si je n’étais pas venu pour cela, j’ai envie de gagner maintenant !
Je me retrouve seul et – comme à chaque fois depuis que je suis devenu un coureur en sandales – ma connexion avec la nature se fait encore plus forte. Au point de ressentir la rosée du matin entre mes doigts de pieds. Je ne pense qu’à savourer l’instant présent.
Je me suis aligné au départ de ce trail avec Vincianne (qui gagnera le 22km) sans objectif autre que faire une longue sortie, tester mes sandales sur 55km et surtout prendre du plaisir dans cette magnifique forêt ensoleillée. J’avais bien remonté quelques coureurs, mais je fus surpris lorsqu’un bénévole me dit au ravitaillement vers le 30è kilomètre (après m’avoir posé une question sur mes « claquettes ») que j’étais en 3ème position.
Les jambes commencent à être lourdes. Les sandales me rappellent à l’ordre et m’obligent à penser à bien courir, léger au sol. Je me dis qu’un podium c’est bien. Et puis quelques kilomètres plus loin, un coureur marche devant moi, il s’est apparemment blessé (tendinite…) : le podium devient encore plus concret.
40èkm : j’attaque une petite côte dans la forêt lorsqu’un concurrent avec qui j’avais partagé le début de course (et qui avait pris la tête) marche lui aussi, victime d’une fringale. Je l’avais laissé partir quelques heures plus tôt en lui disant qu’avec mes sandales je n’allais pas trop vite mais que mon allure restait assez constante. Il le vérifiait en direct !
« Run Different » : courir différent, oui, c’est possible !
J’étais en tête maintenant. Mais 15km, c’est encore long. Heureusement, nous rejoignons les coureurs du 22km pour effectuer les huit derniers kilomètres sur le même parcours. Cela m’oblige à reprendre un peu de rythme. Même si je n’étais pas venu pour cela, j’ai envie de gagner maintenant !
Le dernier kilomètre me parait bien long, les spectateurs commentent mon arrivée d’un « tu l’as vu lui, il est en tong » ! Vincianne est là. Elle a franchi la ligne quelques minutes plus tôt. Je suis heureux de lever les bras et de tomber dans les siens.
Les commentaires sceptiques du départ font maintenant place à un intérêt prononcé pour mes curieuses sandales. Plusieurs coureurs me demandent où l’on peut les acheter. J’essaie de relativiser leur enthousiasme en expliquant que je cours déjà depuis de nombreuses années en chaussures légères et souvent minimalistes, que la transition doit se faire très lentement, qu’il y a peu de coureurs sur les distances longues, que j’aurais eu du mal à faire un top 10 sur le 22km…
N’empêche, j’ai quitté la forêt de Bercé, heureux d’avoir planté un petite graine dans la tête de quelques coureurs. « Run Different » : courir différent, oui, c’est possible !
